jeudi 5 novembre 2015

STUDEBAKER




Roland n’en revenait jamais.

Debout près de la truie qui irradiait une bienfaisante chaleur, il regardait Hilaire Tassé le lumberjack se préparer le même petit déjeuner qu’à tous les matins au campe.
Au centre de sa dish, il avait déposé une tarte aux raisins entière. Il était maintenant occupé à l’ensevelir entièrement de fèves au lard.
Qu’il arrosait ensuite copieusement de sirop de blé d’inde.

Ce faisant, sourire aux lèvres et l’air concentré, il s’éclaircissait la gorge en émettant de petits rugissements, signe qu’il avait débuté son rituel matinal comme d’habitude, en sifflant quelques bonnes lampées de whisky blanc.

Puis, le colosse entreprenait d’engouffrer avec un évident plaisir ce plat qui l’aurait certainement tué s’il ne travaillait pas ensuite toute la journée dans le bois à bûcher comme trois hommes!

Tassé se permit même double dose de sirop ce jour-là. Il y avait matière à célébrer : on fermait le camp pour les fêtes!
On ne finirait même pas la journée. Le mauvais temps se levait, la tempête de neige arrivait.
On serait à la maison avec en masse de temps pour se préparer au réveillon de Noël, mais ce serait quand même un voyage dur et froid.

Malgré que le lac ait gelé tard cette année, Henri Brin était monté sur le chemin de glace avec son Studebaker Erskine, les chaines aux roues arrière et des skis à la place de celles d’en avant, pour ramener les gars au village.
Son neveu et un ami conduiraient les deux times de chevaux du camp avec du matériel et d’autres hommes sur les sleighs.

Après le petit déjeuner, pendant que les gars préparaient leur sac, Roland aida le cook à tout ranger.
Un jour, bientôt, il serait bûcheron aussi, comme eux. Mais pour l’instant, ses 15 ans ne lui permettaient que d’aider à la cookerie, faire le ménage, et chauffer l’campe.

-Tu penses-tu que j’va pouvoir rider avec M.Brin dans le char?,
demanda-t-il à son patron.

-M’étonnerait bin, mon Ti-coq Charrette! Brin va être loadé pas mal!
Tu viendras avec nous autres sua time, ça va quasiment aussi vite!


Il fallut encore près d’une heure pour achever les préparatifs.
Roland avait cessé d’alimenter le poêle à bois, et le froid avait vite fait son chemin entre les planches mal jointées des murs.
Dehors, le vent soufflait fort, et la neige tournoyait entre les épinettes, trouvant et comblant les cachettes sous les branches basses.

Après les salutations, les ‘’joyeuses fêtes’’, les grandes tapes dans le dos et quelques lampées de whisky avec une rouleuse, certains partirent en skis ou en raquettes vers le sud-ouest. Leur route serait longue vers Harrington, ou même Lachute.
Et la gang du Lac-Des-Seize-Iles se mit enfin en route aussi, vers le nord.
Un mille de marche avant d’arriver au pied du lac, où Brin et son neveu attendaient.

Quand ils furent à la décharge, la neige passait à l’horizontale et on n’y voyait pas à plus de cinquante pieds sur le grand désert glacé.

Monsieur Brin et le neveu fumaient dans le Stud à l’abri, et la fumée de leurs cigarettes simulait dans l’automobile la tempête blanche du dehors.

Il y avait déjà plusieurs pouces de neige sur le toit que la chaleur bien insuffisante de la cabine n’arrivait pas à faire fondre.
À côté, les grands percherons se secouaient la crinière négligemment, comme si le mauvais temps n’était pas plus ennuyant qu’une mouche à chevreuil.

Roland, comme l’avait prédit le cook, ne put prendre place dans la machine et monta dans un des traîneaux tirés par les chevaux.
Il se couvrit aussi vite que possible de couvertures et de fourrures, jusqu’à être complètement enfirouappé, comme disaient les vieux en déformant le ‘’in fur wrapped’’ des anglais.

Bientôt, la caravane des travailleurs de la forêt se mit en branle en direction de la grande île, le Studebaker ouvrant la voie et traînant dans son sillage deux hommes à skis attachés au véhicule par de longues cordes.
Entre les bourrasques blanches qui courraient sur le lac, Roland pouvait apercevoir de temps en temps des patches noires de glace libre.
On était bien loin de l’eau bleue des glorieux après-midi d’été, quand il ramait torse nu la vieille chaloupe à fond plat du père, pour aller vendre des légumes du jardin aux lakers, les riches anglais qui habitaient les îles et les rives du Sixteen Islands Lake.

Passé la plus grande des îles jumelles des Narrows, le chemin de glace montait franc nord vers l’ile Kuzik en longeant de près la rive ouest.
On ne s’en écartait un peu que pour contourner un haut-fond où la glace était traitresse, et où un gars de Laurel avait bien failli perdre ses chevaux quelques années auparavant. Il avait réussi à les détacher mais la sleigh et son chargement de bois et d’outils avaient coulés.

Ils arrivèrent bientôt, au tiers du voyage environ, à hauteur de la pointe de l’Île aux Bleuets. Un îlot à peine, tout près de la rive, ses quelques arbres dénudés fouettés par les vents.

Devant la sleigh du cook, M. Brin dans le Studebaker sembla s’arrêter.
Les chevaux en firent autant, piétinant sur place et hennissant nerveusement. Quelque chose n’allait pas…
Roland descendit du traîneau et courut devant voir ce qui arrivait.
Les deux hommes sur leurs skis se détachaient fébrilement, et le chauffeur et les occupants bondissaient en dehors du véhicule.
Autour de la Stud, la neige prenait lentement la couleur de l’étain en une tache grandissante.

De l’eau. La glace avait cédé.

Les hommes tentèrent de glisser sous le véhicule des branches et des planches trouvées au bord, mais ne réussirent qu’à retarder l’inévitable de quelques minutes. La glace était beaucoup trop mince.

Le Studebaker glissa lentement dans l’eau noire, par l’arrière, et s’arrêta deux fois un court moment, comme s’il tentait de s’accrocher, avant de disparaître sans bruit.

Roland fut extirpé de l’hypnotisante vision par les cris de M. Brin et courut avec les hommes vers les deux times de chevaux.
Si la glace n’avait pu supporter le poids de l’automobile, elle n’allait certainement pas endurer celui des bêtes attelées!

Les traîneaux firent demi-tour en un éclair, comme si les animaux comprenaient l’urgence et le danger.
On n’allait pas pouvoir passer par le lac aujourd’hui , c’était clair. Il fallait retourner au sud, pousser jusqu’à Laurel et faire le grand détour.

Les hommes à skis  décidèrent eux de braver la glace. Ils étaient tous d’accord : la machine avec ses chaines sur les roues et ses lourds skis de métal avait dû affaiblir le chemin en montant au matin. Mais la glace supporterait sûrement un homme.
Quoi qu’il en soit, sous cette bravoure ou cette insolence affichée, un doute devait persister, puisque les skieurs empruntèrent tout-de-même un chemin un peu plus près de la rive!

Ce soir-là, veille de Noel 1940, il coula un peu plus de whisky et de caribou que de coutume au village.
Plusieurs trinquèrent pour colorer un peu le récit de l’aventure, et monsieur Brin pour noyer la peine de sa perte…
Même Roland eut droit à un peu de vin sucré. Les péripéties de la journée partagées avec les lumberjacks avaient en quelque sorte confirmé son appartenance à leur grande famille.

Et pendant que tous réveillonnaient et fêtaient bruyamment, quelque part dans le monde obscur et glacé des profondeurs du lac, le nuage de sédiments qui s’était levé quand le Studebaker Erskine 1929 avait touché le fond achevait de se déposer.
La machine de M. Brin avait dévalé du derrière une forte pente et s’était arrêtée tout à côté d’une falaise sous-marine.
À cette profondeur, il y avait les jours de grand soleil tout juste assez de lumière vers le haut de la pente pour deviner qu’il existait autre chose que ce monde de ténèbres silencieuses et froides.

Le Stud ne remonterait jamais.

Mais les deux grands yeux écarquillés de ses phares guetteraient désormais sans cesse cette faible lueur.
Peut-être viendrait-il quelqu’un, un jour…

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Monsieur Roland Charrette m’a raconté l’histoire de cette journée de ses quinze ans quelques soixante-quinze années plus tard, sur le coin de sa table de cuisine.
Il s’en rappelle très bien, comme il se rappelle de maintes aventures au lac, qu’il n’a jamais quitté.
Il est le seul survivant des personnages de l’histoire.

Le Studebaker 1929 fut d’abord découvert dans les années 80 par une équipe de plongeurs locaux, dont monsieur Yves Castonguay, qui nous aida grandement à le retrouver à notre tour, il y a un mois environ.


Merci beaucoup messieurs…

Les photos suivantes sont de Jacques Lech
(Voyez-en plus sur: https://www.flickr.com/photos/60680184@N06/ )






































5 commentaires:

Anonyme a dit…

Superbe texte...vraiment, une belle histoire

Simon Pelletier a dit…

Très interessant. Récit très coloré hahaha

Merci de partager....

Belle photos de Jacques....

Simon Pelletier

Henri Lessard a dit…

Très beau texte, très belles photos.

Je ne vais pas donner tort à Hilaire qui préférait le whisky blanc. Apparemment, l'eau ne conserve pas si bien que ça !

Pour ce qui est de l'ambiance, c'est vraiment une belle épave !

Anonyme a dit…

test

Anonyme a dit…

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